J’ai passé 10 jours en tout et pour tout au Tchad. En 2001 : c’est déjà un peu vieux. 10 jours dont 9 de mission, et un dimanche. Je peux parler du dimanche sans trahir la confidentialité professionnelle. Le Tchad est majoritairement musulman, mais le dimanche est férié.

On m’a prévenu, certains quartiers proches de l’hôtel ne sont pas sûrs. Je n’irai donc pas loin. J’ai un ensemble “saharienne” comme en portent les fonctionnaires d’ici, ça réduira un peu l’aspect touriste cible. Ce jeune homme qui m’aborde au coin de la grande rue, devant l’épicerie, je l’ai vu tout à l’heure discuter avec une touriste de l’hôtel…

Une demi-heure plus tard, dans une petite rue en terre déserte, ma saharienne est déchirée, j’ai pris un gnon, mes papiers sont épars dans la poussière avec mon portefeuille, les trois voleurs s’enfuient avec mes billets.

Vais-je courir à leurs trousses ? ce serait abandonner mes papiers.

Je tends le bras vers eux et je hurle “VOUS N’AVEZ PAS LE DROIT !”

Je rassemble mes papiers et je me mets à courir dans la direction opposée. Vitesse course de fond.

Je sais bien ce que je “devrais faire”, ce que ferait tout Autre dans ma situation. Rentrer à l’hôtel et téléphoner à quelqu’un de l’Ambassade. Qui s’étonnerait de mon imprudence. Confirmerait que la ville n’est pas sûre. Me demanderait deux fois si j’ai bien mon passeport, et trois fois si je ne suis pas blessé. Prendrait un air soulagé. Me dirait de me reposer, et de me remettre d’ici demain lundi.

Oui mais non. Je sais bien qu’on n’est pas en France et que la police ne pourchasse pas les voleurs - ou pas comme chez nous. Je sais bien qu’aller voir la police, ça ne peut apporter à mes compatriotes sur place que des ennuis, et à moi, faut voir. Je sais bien que si jamais on chopait un voleur, le respect de ce que j’appellerais “ses droits” est loin d’être assuré. Je sais tout ça, mais ILS N’ONT PAS LE DROIT.

J’étais passé il y a quelques jours devant un commissariat, j’essaye de le trouver, mais je ne connais pas bien le quartier. Sur le bord de la route, une personne m’interpelle, me demande si ça va bien.

C’est vrai, j’ai tout du fou. En sang, habits déchirés, qui court sous le cagnard, avec je ne sais quel air, pas normal en tout cas. Je réponds que ça va, mais que je cherche un commissariat. Il m’indique, la gendarmerie en fait.

Gendarmerie. Heure de la sieste. Portes fermées. Quelqu’un. J’essaie de m’expliquer. Je parle encore trop vite, haché. Mais je retrouve, ma course finie, un peu de contenance. Un peu. Hommes en uniforme, avec leurs armes, sains de corps et d’esprit, chez eux, rodés, avec la loi pour eux, chez eux. Hirondelle de passage, rose mais poussiéreuse, look destroy, hagarde, paumée.

Un gendarme peut prendre ma déposition. Mais, bien que capable de reconnaître un Noir d’un autre, je ne peux faire des agresseurs un portrait précis. Si je sais combien ils m’ont volé, je sais aussi que des billets ne sont pas signés, qu’ils n’ont rien volé de reconnaissable.

Je voudrais bien un récépissé que je puisse produire devant une assurance. Je dois bien en avoir une pour le voyage, qui peut-être pourrait rembourser ce qui a été volé. Ça ne se passe pas comme ça. On va chercher le chef (je ne me souviens plus du grade). Jeune, clair de peau.

Le chef donne quelques ordres. On part en voiture. Le chef, un chauffeur, deux gendarmes à l’arrière et moi en sandwich. De l’hôtel, je peux refaire le trajet jusqu’au lieu du vol. On prend ensuite la direction qu’avaient prise les voleurs en fuite.

En fait, au bout de la rue, à quelques mètres il y avait pas mal de monde, et un carrefour, que la voiture prend sur la droite. Après quelques ornières on arrive au centre d’un quartier. Des concessions (maisons avec leur mur d’enceinte), un bar-dancing. Et les voleurs, deux d’entre eux au moins, dont leur chef. Je le dis. Assez vite la voiture s’arrête, assez vite les gendarmes sortent, le voleur en chef cependant fait les quelques pas, assurés, fermes sans panique, qui lui font entrer dans une concession sur la petite rue à droite, de là s’envole. Les gendarmes arrêtent le comparse.

Ils me font entrer dans le bar-dancing, est-ce que je reconnais un autre voleur ? Non. Sur l’une des personnes attablées, j’ai un doute, mais je ne suis pas certain. L’ambiance ne me donne pas très envie de risquer de faire arrêter un innocent.

On repart dans la voiture, le voleur et moi en sandwich entre les gendarmes sur la banquette arrière. Et un moment après, la voiture revient au même endroit. Les gendarmes descendent et entrent dans une concession juste à gauche. Un jeune homme boit de l’eau, qu’il vient de puiser avec une calebasse dans un canari. Est-il l’un des voleurs ? Je réponds que non, je ne le reconnais pas. On l’embarque.

Retour à la gendarmerie. Bureau du chef. Le chef derrière son bureau. Un banc est apporté. Nous nous asseyons. De mémoire : les deux personnes arrêtées, entre deux gendarmes, et moi tout au bout du banc à droite.

Les poches du premier jeune homme arrêté contenaient des billets. Un gros billet plié soigneusement en beaucoup, jusqu’à plus petit qu’un timbre-poste. Un ou deux gros billets juste pliés en deux. M’appartenant, selon toute vraisemblance, il n’avait pas encore pris le temps de les plier à sa façon. Je revois donc passer un peu de mon argent (ce n’était qu’un comparse, il n’y en a pas lourd). Je le revois brièvement et, à la façon dont on me le montre et on le range, je sens que je ne le reverrai plus.

Je confirme que je reconnais comme membre de la bande qui m’a agressé et volé l’un des deux hommes, non l’autre.

Je redemande, pour le récépissé. On me dit de revenir plus tard.


Le lendemain, ou le surlendemain, de retour à la gendarmerie pour poursuivre ma Quête du Récépissé (quête donquichottesque, j’ai eu le temps de vérifier qu’assurance nada).

Je trouve l’un des gendarmes, celui qui me parlait le plus volontiers, le plus lettré en français sans doute, devant sa machine à écrire (mécanique, bien sûr). Face à lui, un jeune homme qu’il interroge.

Là mes souvenirs sont flous. Je crois que c’est le jeune homme qui m’interpelle, me demande si je le reconnais. Il a été arrêté dans cette affaire alors qu’il n’a rien fait, il est gardé au commissariat depuis, peut-être dit-il qu’il n’a rien mangé, peut-être dit-il qu’il a été battu. Il me demande d’intervenir pour le tirer de là.

Mes souvenirs de l’incident se sont un peu brouillés, sans doute est-ce l’innocent, mais je n’en suis pas sûr, et que puis-je faire ? Je n’ai aucune influence dans ce pays. Je lui réponds que, le jour de l’incident, j’ai dit ce que je savais. Que j’ai reconnu la personne qui m’a agressé, et que j’ai clairement déclaré ne pas reconnaître l’autre personne arrêtée. Que je ne peux pas dire plus ou mieux maintenant. Le gendarme abonde en mon sens : ma déposition était claire le premier jour, j’ai dit ce que je pouvais dire. Le gendarme me fait le récépissé que je demande : je lui dicte pratiquement le texte.

Je reprends la route pour poursuivre ma mission.

Je n’entendrai plus parler de cette affaire.

Billet publié sur le 28 octobre 2007 sur mon blog de l’époque désormais inaccessible ; récupéré ici depuis archive.org le 20 avril 2021