... je suis prêt à me dénoncer. À dénoncer mon triste manque de sens politique.

Patrick Lozès, "noir, tout simplement" préside un collectif, le CRAN "Conseil Représentatif des Associations Noires" de France.

Politiquement, Patrick Lozès est classé depuis 2007 au Nouveau Centre, il a été auparavant à l'UDF pendant près de 20 ans, candidat UDF aux législatives en 2002 à Paris.

Selon Patrick Lozès, lis-je, "François Bayrou n'a rien compris aux questions de diversité", c'est-à-dire, entends-je, aux Noirs.

Au préalable, à la lectrice ou au lecteur pour qui ce n'est pas un sujet, je recommande de laisser tomber le présent billet et d'aller lire l'excellente anthologie du Point.

C'est une histoire qui m'attriste, aussi pour des raisons personnelles.

C'est, pour ce que j'en connais, une histoire en trois temps.

Le premier : François Bayrou, quand il accède en 1998 à la présidence de l'UDF, ne comprend peut-être pas, en effet, les "questions de diversité". Une des quatre pages introductives de son livre "Hors des sentiers battus" est consacrée au "refus de reconnaissance".

C'était en Seine-Saint-Denis. Je venais de tenir une réunion tendue qui avait opposé, de manière inopinée, des adolescents, pour la plupart d'origine nord-africaine, certains encore presque enfants, à des personnes plus âgées, dont certaines ... terrorisées ... À la fin du débat, des filles ... m'ont rattrapé ... : "Nous, on n'a pas notre place. Quand on cherche un travail, un stage,... il suffit qu'on montre nos papiers. Dès qu'on vient du 93, on est barrés !" Nulle allusion à la couleur de la peau, ou à la consonance des noms. Le 93 était leur identité ; à cause d'elle, elles étaient rejetées. ... Ce sentiment,... celui des enfants de banlieue, ... c'est aussi celui des campagnes qui se dépeuplent. C'est celui des paysans, ou des médecins ... L'impression d'être barré devrait être considérée comme l'ennemi public numéro un.

Deuxième temps : François Bayrou, quand il fait en janvier 2006 sa déclaration d'indépendance vis-à-vis de la droite, fait, dans son discours programme, plus qu'allusion à la couleur de la peau.

J'ai mis très longtemps à comprendre ... que nos compatriotes de couleur noire, simplement parce qu'ils ont un peu plus de pigment de mélanine dans la peau que nous en avons, ont un terrible problème de reconnaissance et d'identité.

Cela me semble bien proche du registre de Patrick Lozès.

Troisième temps, et c'est là que je foire. Le CRAN envoie aux candidats à la présidentielle française, un long, fort long questionnaire, 15 questions détaillées couvrant un champ large, avec un délai impératif : parution annoncée dans Le Monde daté 22 février 2007. Parmi celles-ci, une question manifestement ultra-sensible, parce qu'il s'agit "du" projet porté par le CRAN à l'époque : "13. Etes-vous prêt à vous engager en faveur d'un grand centre international des cultures noires en France ?"

Je trempe ma plume dans l'eau de prudence et propose la rédaction suivante :

Je vois le succès et le rôle, culturel et diplomatique, de l'Institut du Monde Arabe. Je vois aussi le succès du Musée du Quai Branly, et des expositions qu'ont organisé des musées dans toute la France à partir de leurs collections constituées dans les pays qui étaient colonisés. Ces exemples témoignent de l'intérêt de nos concitoyens pour la diversité des racines, longtemps occultées ou négligées, de notre peuple. Et la création culturelle actuelle des mêmes peuples, de l'outremer, suscite elle aussi un intérêt légitime, enrichit la culture française et francophone, et contribue à sa place dans le monde. Le projet d'un Centre International des Cultures Noires me semble donc digne d'être étudié et discuté, avec tous ceux qui en seraient parties prenantes.

Mais j'envoie le texte "sec" sans penser à souligner en marge le caractère sensible de la question, ni à argumenter ma réponse.

François Bayrou n'aime guère être pressé par un calendrier qui n'est ni le sien, ni celui de l'actualité, mais seulement celui monté par une institution, aussi sympathique soit-elle. Mais aucune réponse ne partira sans être validée. François Bayrou relit le tout et garde l'essentiel de mes cinq pages de réponses aux 15 questions. Mais une réponse paye pour les autres, et c'est la 13, qui devient :

Je ne sais pas ce que sont les « cultures noires ». Pour moi, les cultures relèvent de la géographie et de l’histoire et non de la couleur de la peau.

Je m'arrache quelques cheveux, mais trop tard, évidemment.

C'est le seul point qui sera retenu spécifiquement de la réponse du candidat ; le CRAN a "déploré que le président de l'UDF soit le seul à s'opposer à sa revendication d'un "grand centre international des cultures noires en France", au motif que "les cultures relèvent de la géographie et de l'histoire et non de la couleur de la peau"."

"Nicolas Sarkozy semble trouver meilleur grâce, Patrick Lozès remarque avec intérêt « la richesse et la diversité » de ses propositions, mais il se demande à qui ressemblera le Sarkozy président. Au « ministre très peu à l’écoute » ou au « candidat à l’écoute » ?" selon le blog fxgpariscaraibe. M. Lozès eut la réponse quelques semaines plus tard. Quant au "grand centre international des cultures noires en France" auquel tous les candidats moins un semblaient favorables, il a été implanté où, déjà ?

Si M. Lozès me lit, je peux juste lui témoigner ma conviction : le discours de janvier 2006 traduisait certainement mieux la pensée de François Bayrou, que son coup de stylo rouge de février 2007. Même si beaucoup de gens ont encore à le saisir : l'histoire et la géographie, si on zoome un peu, on voit qu'elles dépendent beaucoup de la couleur de la peau.