« Le pouvoir est un alcool trop fort : il entraîne souvent l’ivresse et très vite l’addiction ; pour l’acquérir, il faut consentir tant de sacrifices que la dépendance guette. Et quand on le rencontre, tant de regards se tournent vers l’élu, tant d’objectifs, de caméras, d’appareils photo, de micros, tant de dos se courbent, tant de regards s’humilient, tant de courbettes s’esquissent, que les caractères les mieux trempés ont du mal à résister. Les plus faibles s’enivrent sans retour des vapeurs de leur propre gloire. Mais après tout, les peuples ont l’habitude. Ils en ont beaucoup vu, des gouvernants qui titubent… »

François Bayrou, "Abus de pouvoir", page 10


Comme mon métier est de forger des mots pour dire le monde, d'imaginer le monde réel, je regarde ces images du pouvoir comme on regarde une vignette de Gotlib, en cherchant la petite bête, la coccinelle aux petits mots, appuyée sur le bord de la case. Je regarde ce que deviennent les mots, les miens ou d'autres, dans l'atmosphère raréfiée des sommets, dans l'ivresse des hauteurs.

Sur les pentes rocheuses où montent et s'accrochent les gens de pouvoir, les mots aussi s'éloignent des plaines. S'éloignent des vallées ou vivent les hommes. Leur lien avec nos réalités s'étire. Assez élastique toutefois pour ne pas se rompre, pour ne presque jamais casser tout à fait.

Aussi sont-elles à la fois factices et charnelles, les passions qui se déclarent, les lendemains d'élection, pour "le projet".

Passions factices, car les mots mous "du projet" seront retournés et torsadés à volonté, l'essentiel étant de le faire d'un ton martial, comme à l'instant Manuel Valls sur France 2. Il aura retenu les leçons de Nixon : tout est dans le port du menton.

Passions charnelles, car c'est pour lui Manuel Valls, c'est pour eux les politiques, une life line[1]. Eux survivent sur la scène tant que leur discours, leur flow, est alimenté de mots encore vivants - de mots où monte encore un peu de sève de réalité.

Alimenter le pouvoir en mots de réalité est un art d'apothicaire, ou de garde-malade. Une trop forte dose, un comprimé au mauvais moment, une interférence entre deux posologies - et le remède peut être pire que le mal. Les fils s'emmêlent, font trébucher, cassent.


Les mots des blogs, d'internet, sont d'une autre nature. Morceaux de minerai jetés au gueuloir, perdus d'avance et qui parfois se fondent, parfois s'allient, parfois vous reviennent transformés. Bouteilles à la mer presque toujours perdues[2].

Notes

[1] There used to be (one)... mais à l'époque des (quasi)directs télés, there isn't anymore ?

[2] Vous êtes arrivés jusqu'ici ? merci de votre attention et surtout bravo ! Je sais bien que l'écriture maniérée ne me vaut rien, mais c'était mon humeur de ce soir... :-)